Freud Quotidien

Paroles de psychanalystes

Agnès Aflalo sur la science et le capitalisme

 « L’évaluation – avec sa culture du tout chiffrable – n’est pas  seulement rebelle à la vie, elle la pourchasse jusqu’à la mort. D’abord, elle supprime la parole et la remplace par des questionnaires  à cocher. Puis, elle traque la libido avec des calculs  loufoques qui prétendent venir à bout de son opacité pourtant  irréductible et paralysent ainsi le mouvement même qui anime  chaque vivant. Stigmatiser l’activité ‘en trop’, à rééduquer,  n’est que la partie visible de la machine de chiffrage qui mortifie  chaque vivant au nom de la quantité. Enfin, l’évaluation  accélère la dématérialisation du lien social à coup de télé- transmissions en tout genre. Privé de parole, de possibilité de  mouvement, et amputé du corps à corps salvateur, le malaise  cristallise en désespoir conduisant au suicide. Du jardin  d’enfants aux maisons de retraite, pas un citoyen n’échappe  aux faux prophètes de l’évaluation. Aucune autre culture ne  produit autant de morts en temps de paix. […] La vraie prise du pouvoir a eu lieu en 1978, à l’OMS. C’est à ce moment-là que les adeptes des TCC ont inauguré le règne d’une bureaucratie folle qui a ensuite gangréné les autres administrations d’Europe. En remplaçant l’idée de maladie mentale par celle de santé mentale, les adeptes des TCC ont ouvert l’ère de la psychiatrisation forcée de nos sociétés. Car, depuis lors, ce sont les préjugés des psychiatres qui décident ce que doit être le bonheur conforme à la santé  mentale et qui dictent ainsi la politique de santé publique. Chaque citoyen se voit donc appliquer, comme pour les moteurs, la loi du zéro défaut. C’est à peine possible dans le  monde inanimé des objets, alors pour les humains, le défaut qu’est la vie doit cesser. Une fois admise l’identité du carnet de santé d’un moteur et d’un humain, la santé mentale est  calculée grâce au symptôme biopsychosocial et autres risques  psychosociaux. Ils ont été fabriqués pour faire entrer chacun  dans des catégories à normaliser au nom de ladite santé  mentale. Plus l’évaluation fait croire que le bonheur, c’est plein d’avoir dans les armoires et plus elle impose son diktat aux êtres. Alors, il n’y a plus d’autre choix que de se  conformer ou de disparaître. Le rapport du Centre d’Analyse  Stratégique sur la santé mentale montre à quel point l’évaluation est devenue un État dans l’État. Elle veut gouverner  sans l’avouer aux politiques qu’elle prétend servir et sans  risquer le verdict des urnes. […] Les suicides de masse  démontrent qu’il ne manquera jamais d’Antigone pour le rappeler  et refuser la soumission au Créon bureaucrate qui a pris  le pouvoir en silence. »

(Boiter n’est pas un péché. LNA N°10, mardi 29 janvier 2010)

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Un commentaire sur “Agnès Aflalo sur la science et le capitalisme

  1. Indira
    13 mars 2015

    La « psychiatrisation forcée de nos sociétés » produit des TCC depuis les années 80…Bizarre ! j’aurais plutôt dit, un effet du freudisme et/ou du lacanisme des années 60-70.

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Cette entrée a été publiée le 29 janvier 2010 par dans Agnès Aflalo, Science, évaluation, DSM & TCC, et est taguée , , , , .

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